Les écrivain(e)s et la langue (1) – Annie Ernaux

Langue d’origine, langue de l’école, langue de la littérature

A travers toute son œuvre littéraire, Annie Ernaux analyse sans complaisance sa situation de « transfuge de classe » ou de « déclassée par le haut », selon certaines définitions sociologiques qu’elle adopte elle-même.

Nous sommes nombreux à nous reconnaître dans le sentiment de culpabilité, sinon de trahison des origines que ce type de situation comporte. La lucidité de son analyse et le courage de ses aveux sont exemplaires et salutaires. Ils aident à la prise de conscience de soi-même et de ses propres fêlures et incitent non pas à leur dépassement, mais à leur pleine prise en compte.

Annie Ernaux vient de publier un livret – Retour à Yvetot – qui contient le texte d’une conférence qu’elle a donnée sur et dans un de ses lieux d’origine et un entretien qu’elle a eu avec Marguerite Cornier.

Ce texte est précieux à divers titres: l’auteure revient – au propre et au figuré – sur ce lieu de son enfance et de son adolescence, sur ce qu’il a  représenté pour elle, sur ses origines populaires, mais surtout elle explique en quoi ces origines populaires sont à la base de sa poétique.

Mais ce n’est pas pour ces raisons que j’entends ici en parler. Ce texte est, en effet, très éclairant à d’autres niveaux. Annie Ernaux sait bien y expliquer ce qu’il est très difficile à faire saisir et comprendre: le décalage subtil que peut représenter la langue des classes populaires par rapport à la langue de l’école et les effets pervers qu’elle peut induire. Si ce décalage est évident et palpable quand l’enfant parle une langue régionale, minoritaire, étrangère ou de la migration, elle peut demeurer presque invisible pour un enfant qui provient des classes populaires. Ces enfants ne sont pas du tout démunis de compétences langagières. Ils sont des locuteurs performants dans leur propre milieu, mais leurs compétences diffèrent de celles qui ont cours à l’école. Surtout elles n’y ont aucune légitimité.

Annie Ernaux explique cela dans un paragraphe intitulé « Aller à l’école » où elle commence par dire tout ce que l’école a représenté, pour l’enfant qu’elle était, de positif, mais, en même temps, en opposition à son propre milieu familial  :

[…] C’était tout simplement l’école, un univers à part, très clos, diamétralement opposé à mon espace familial. (page 19)

[…]

Ce milieu scolaire, antagonique du milieu familial, a été ouverture au savoir, à la pensée abstraite, au langage écrit. Il a été élargissement du monde. Il m’a donné le pouvoir de nommer les choses avec précision, de perdre ce qu’il me restait de patois – couramment parlé en milieu populaire  – dans mon langage, d’écrire le « bon » français, le français légitime.

Le plaisir d’apprendre, je l’ai connu tôt, encouragé en particulier par ma mère, et je savais que me parents aimaient que j’aime apprendre  … (pages 19-20)

Mais ces acquisitions linguistiques et ces apprentissages, pourtant fortement encouragés par les parents de l’auteure – par sa mère surtout – qui savent leur donner du sens et de la valeur aux yeux de la jeune fille, ont une contre-partie douloureuse, un prix fort à payer. Annie Ernaux – dans l’extrait qui précède – semble assumer le point de vue de l’institution et nomme « patois » le langage des siens. Bourdieu parlerait ici de domination symbolique: le dominé intègre et fait propre le point de vue des dominants. Domination qu’elle admet, comme nous le verrons plus loin.

Mais ce milieu scolaire a été aussi, dans le même mouvement, un arrachement progressif à mon milieu familial  dans la mesure où celui-ci se trouvait stigmatisé de façon indirecte et continuelle par les paroles des enseignants, leur langage, les règles de propreté et, plus tard, par la comparaison avec d’autres élèves, mieux habillées, qui allaient en vacances, voyageaient, avaient des disques de musique classique. […] (page 20)

Tous les élèves issus des milieux populaires ne reçoivent pas de leurs familles les mêmes encouragements ni le même soutien indéfectible et peuvent ne pas être à même d’affronter avec leurs seules forces, affectivement et cognitivement, cet « arrachement ». Souvent ils abandonnent bien avant.

L’école surtout semble ne pas avoir conscience de ce genre de problématique et, encore moins, avoir les moyens pour faire en sorte qu’il n’y ait pas d’arrachement du tout ni cet effet de stigmatisation indirecte des usages langagiers familiaux.

Plus loin dans l’entretien accordé à Marguerite Cornier, Annie Ernaux revient sur le thème de la langue en parlant de son entrée dans la profession enseignante:

D’une façon générale, je suis arrivée en classe bardée de mon savoir grammatical, littéraire, et j’ai eu devant moi des élèves qui utilisaient des mots de patois savoyard que je ne connaissais pas. Cette réalité m’obligeait à reconnaître: « Moi aussi, j’ai été dans cette situation-là où le prof dit: « Il ne faut pas employer ce mot, ce n’est pas français! » » Si, c’est français, puisqu’on l’emploie. Ou bien: « Non, ça n’existe pas. » Mais si, ça existe, puisque l’élève le dit. Je réalisais, au contact des élèves, qu’il y avait dans la transmission du savoir une forme de domination qui s’était exercée sur moi, que j’avais enfouie sous ma réussite scolaire et que, sans le vouloir expressément, j’exerçais à mon tour. (page 60)

Précieuse double prise de conscience : de la domination subie et de la domination, à son tour, exercée. Annie Ernaux nous montre comment elle-même, en tant qu’enseignante reproduit au début les mêmes processus de stigmatisation langagière qu’elle a vécus elle-même. Sa conscience de classe l’amène toutefois à revoir ses positions.

Dans un autre paragraphe de sa conférence, intitulé « Comment écrire », Annie Ernaux délivre, enfin, les dilemmes devant  lesquels elle s’est trouvée au moment d’aborder l’écriture en tant qu’écrivaine.

Savoir ce qu’on veut écrire, soit, je ne suis pas la première dans ce cas, mais la grande question: comment écrire, de quelle façon écrire? Est-ce que, moi, la petite fille de l’épicerie de la rue du Clos-des-Parts, immergée enfant et adolescente dans une langue parlée populaire, je vais écrire, prendre mes modèles, dans la langue littéraire acquise, apprise, la langue que j’enseigne puisque je suis devenue professeur de lettres? Est-ce que, sans me poser de questions, je vais écrire dans la langue littéraire où je suis entrée par effraction, « la langue de l’ennemi » comme disait Jean Genêt, entendez l’ennemi de ma classe sociale? Comment puis-je écrire moi, en quelque sorte immigrée de l’intérieur? Depuis le début, j’ai été prise dans une tension, un déchirement même, entre la langue littéraire, celle que j’ai étudiée, aimée, et la langue d’origine, la langue de la maison, de mes parents, la langue des dominés, celle dont j’ai eu honte ensuite, mais qui restera toujours en moi-même. Tout au fond la question est : comment en écrivant, ne pas trahir le monde dont je suis issue? (pages 31-32)

Elle explique enfin la recherche et le cheminement qui l’ont amenée à sa poétique:

[…] inventer une langue qui soit à la fois héritière de la langue classique littéraire, c’est-à-dire dépouillée, sans métaphores, sans grandes descriptions, une langue d’analyse, et qui, en même temps, intègre les mots et les expressions en usage dans les classes populaires, parfois quelques mots de patois. Mais celui-ci étant lié à un territoire restreint, pour être comprise de tous, je donne la signification du mot, par exemple, « espèce de grand piot » (nom du dindon en normand).

Intégrer ces mots et ces phrases a pour moi une signification profonde, car ainsi qu’il est écrit dans La place, ce sont eux qui « disent les limites et la couleur du monde où vécut mon père, où j’ai vécu aussi ». (page 33)

Et plus loin encore:

D’une manière générale, mon souhait est d’écrire dans la langue de tous. C’est un choix que l’on pourrait qualifier de politique, puisque c’est une façon de détruire des hiérarchies, d’accorder la même importance  de signification aux paroles, aux gestes des gens, quelle que soit leur place dans la société. (page 34)

Parcours admirable que celui d’Annie Ernaux à travers la langue française et qu’elle nous fait revivre dans ce livret: petite fille issue des classes populaires, avec son français mâtiné de dialecte; jeune et brillante élève assoiffée de connaissances, qui éprouve la honte de sa langue familiale en apprenant le « bon » français, le français légitime; enseignante de lettres qui œuvre, dans un premier temps, en contradiction avec son propre vécu langagier à l’école; auteure qui s’interroge sur la langue à utiliser pour ne pas trahir ses origines et pour en rendre compte.

Par son admirable travail d’écriture, elle a su devenir la voix de ceux qui n’ont souvent pas de voix.

Pour tout cela, un grand merci.

Ernaux, A. (2013) : Retour à Yvetot, Paris, Éditions du Mauconduit, 79.

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